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Publication

La noblesse a intégré la mérit

Eric Cusas
16/04/2014

Locations

Belgium

Quel est le poids de la noblesse dans l’économiebelge?Ya-t-ilunestratégie visant à conserver le pouvoir?

Interview first appeared in L’echo Mercredi 16 Avril 2014

Quel est le poids de la noblesse dans l’économiebelge?Ya-t-ilunestratégie visant à conserver le pouvoir? Eric Cusas, avocat au sein du cabinet Fieldfisher à Bruxelles, a écrit en 2002 une étude comparative sur la noblesse en Belgique et en France («Le statut de la noblesse en France et en Belgique»,  éd. Bruylant). Ce futunbest-seller. Il livre pour L’Echo son analyse sur ces questions. Au-delà des fantasmes et desclichés habituellement véhiculés.

Peut-on quantifier le poids économique delanoblesse en Belgique?

C’est un exercice assez difficile. On dénombre entre 25.000 et 30.000 nobles en Belgique, soit entre 0,20% et 0,25% de la population, ce qui est très peu. Parmi ces personnes, beau-coup ne sont pas spécialement fortunées et vivent comme Monsieurtoutle- monde. Mais il y a aussi un certain nombre de familles qui sont intimement liées à l’essor économique du pays au cours des deux derniers siècles et qui ont conservé un poids important au sein des grandes entreprises, notamment celles du Bel 20. Ce sont les Solvay, Boël, Janssen, du Monceaude Bergendal, Spoelberch, etc. Leur présence dans les grandes entreprises et les holdings est facile à repérer puisqu’il s’agit le plus souvent de sociétés cotées. Pour ce qui est des holdings faîtières, c’est beaucoupplus difficile à cerner. Maisil est clair que ces familles y sont également très présentes.

Qu’en est-il en France?

La France regarde les titres comme un héritage du passé, et c’est dans cette mesure seulement qu’elle les protège. La France reconnaît certes les titres de noblesse, qui sont d’ailleurs mentionnéssur la carte d’identité, sous des conditions très strictes, mais pas la noblesse qui est jugée incompatibleavec le principe d’égalité. En Belgique au contraire, l’institution nobiliaire est restée vivante. Ilne se passe pas une année sans que de nouvelles faveurs ne soient accordées à des personnes jugées méritantes. La noblesse belge n’appartient pas seulement à l’histoire mais aussi au présent etàl’avenir. Il est certain que si on avait continué à anoblir en France, les Esmenard, fondateurs d’Albin Michel en 1901 et toujours à la tête de l’entreprise, ou les Hermèsqui, après 5 générations, détiennent encore72% du capital ducélèbre sellier auraient bénéficié de titres.

Avec le temps, on a assisté à une diversification des motifs d’octroide titres.

Durant le premier siècle d’existence de la Belgique, on a surtout anobli des industriels et,dans une moindre mesure, des financiers. Après 1918, un certain nombre de militaires ont été anoblis pour leurs faits d’armes sur le front de l’Yser. C’est le cas du général Jacques de Dixmude, par exemple. Plus récemment, des personnes issues du monde scientifique, culturel, artistique et sportif ont été récompensées. Le roiBaudouina été le champion en matière d’octroi de faveurs nobiliaires – mais il est vrai queson règne a été long – contrairement à Léopold Ier, par exemple, qui y avait beaucoup moins recours.

Existe-t-il certaines formes de cooptation entre familles nobles afindepréserver leur pouvoiréconomique?

Le «réseautage» existe, mais il n’est nullement condamnable. Il n’est du reste pas caractéristique de la noblesse. Un groupe social aura souvent tendance à préférer – à compétences égales – s’associer à des personnesdumêmegroupe, c’est-à-dire des personnes avec quionpartage la mêmeéducation et les mêmes grilles de valeurs.

La cooptation est-elle également valable au plan matrimonial?

La pratique d’une certaine endogamiereste d’actualité. Celanesignifie pas pour autant que l’on se marie sans amour; l’endogamie d’aujourd’hui provient surtout du fait qu’on est élevé dans le meme milieu Une étude de la faculté d’économie Warocqué de Mons en 2011 pointait que sur les 18 administrateurs du conseil d’administrationde Solvac, la holding faîtière de Solvay, seuls 4 n’étaient pas nobles. Or, tout au long de l’histoire de Solvay, des mariages ont apparenté les fondateurs à d’autres familles industrielles (Boël, Janssen) dont on retrouve les descendants au conseil d’administration de Solvac.

Il y a donc bien eu, à une époque en tout cas, des stratégies familiales. Elles sont notamment liées au capital symbolique et culturel qui découle d’un nom. Mais vous ne trouverez pas dans un conseil d’administration un noble qui ne soit pas diplômé universitaire. Au fil du temps, les familles nobles ont pris conscience del’importance del’éducation. La noblesse de l’ancien régimequi vivaitdeses privilèges, c’est bien fini. La noblesse a intégré les principes de la méritocratie.

Pourquoi certains grands industriels, comme Jef Colruyt ou Marc Coucke (Omega Pharma) n’ont-ils pas de titre?

L’octroi d’un titre n’a rien d’automatique. C’est le résultat d’un jeu d’influence. Lorsque le roi accorde des faveurs nobiliaires, c’est à partir de suggestions formulées par le pouvoir politique, par le biais de laCommission d’avis sur l’octroi des faveurs nobiliaires. Et puis, certaines personnes ne sont pas intéressées par l’obtention d’un titre.

Comment s’explique ce mélange de fascination et de répulsion que suscite lanoblesse auprès du grand public?

C’est avant tout de la méconnaissance, avec une bonne dose d’irrationnel en prime. Certains s’imaginent que le fait d’être noble confère encore certains privilèges. La Belgiqueétantunemonarchieconstitutionnelle, il est totalement inconcevable de lier des avantages à la possession d’un titre.

Si les familles nobles sontprépondérantes dans certaines entreprises, ce n’est pas parce qu’elles sont nobles, mais parce que ces personnes descendent des fondateurs qui ont, par la suite, été anoblis.

Ces noblescultivent volontiers une certaine discrétion. Est-ce pour préserver leur influence?

Tant dans la vie professionnelle que dans la vie mondaine, les nobles ne font en effet pratiquement jamais état de leur titre. Je ne crois pas que ce soitpourpréserver leur influence. La plupart considèrent tout simplementqu’il n’y a pas lieu d’enfaireun plat.

S’il y auncertain entre-soi qui est cultivé, ce n’est pas par mépris pour ceux qui n’en font pas partie, mais parce qu’on appartient à un groupe sociétal limité où l’on partage certaines valeurs etoùl’oncultivedesalliances. Commedansn’importequel groupe social.

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